Accueil.À Propos.Mes Livres.Liens.Contact.

La Konvention Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5

Quelques mois plus tôt, lundi, 8 h 17 du matin

 

 

 

   — Saleté de feux rouges. On pourrait pas passer outre pour une fois, Sepp? demanda le grand Sykes à son partenaire. Un petit coup de sirène et hop, on ne contribue plus à la destruction de la couche d’ozone…

— Dis-moi, Beau Blond, qu’est-ce qui urge? On se rend à un buffet froid. Une ou deux équipes sont déjà sur place à sécuriser le périmètre. Profites-en pour regarder le paysage.

— Paysage… mais quel paysage? On est cimenté dans le béton, ici. Regarde autour, il y a quoi de bucolique dans ce décor? M’ennuie de mon Afrique natale, moi.

— Afrique natale? rétorqua Ganser en se retournant l’air ébahi. Ça fait huit générations que vous naissez dans le quartier derrière chez moi. Je parierais que ta queue est en train de blanchir, tellement ça fait longtemps que vous vous reproduisez par ici. Tiens, jette un coup d’œil sur ta gauche, regarde-moi qui se promène par là.

— Oh… si c’est pas notre ami Troy… il est pas supposé être en retraite fermée, celui-là? demanda Sykes en tendant la main vers le commutateur de la sirène.

— Touche pas à ça, fit Ganser en lui tapant sur les doigts, il est en conditionnelle. La semaine dernière, en sortant de la cour, je suis tombé sur son agent de prob. Tu sais, la grosse Philomène.

— Celle-là, ouais…

— Bon ben, il paraît qu’il a le droit de se promener où bon lui semble. En tout cas, pour le moment.

— C’est pas pour rendre les trottoirs sécuritaires, ça, grommela Sykes en suivant Troy des yeux.

— Pas si t’as moins de soixante-dix ans et que tu sais te défendre. Allez, c’est vert, cesse d’alimenter la couche d’ozone et avance, ricana Ganser. Prends à droite à la prochaine, juste après la taverne, on nous attend derrière le dépanneur vietnamien.

Un véhicule de patrouille dont les gyrophares toupinaient en lançant des flashs syncopés était parqué en travers de la rue et bloquait l’accès d’une ruelle.

— Tiens, je crois qu’on y est, dit Ganser en reniflant. Putain de crève d’octobre. Bon, planque-toi là… on fera le reste à pied.

Un sergent en uniforme les aperçut et se dirigea aussitôt vers eux. Ganser parla le premier.

— Salut Thierry, toi et ton coéquipier z’êtes la seule équipe sur place?

— Non, une autre patrouille est arrivée en même temps que nous. Ils sont en train de prendre les déclarations du proprio de l’endroit. On est deux équipes et personne n’est de trop. Quand les curieux vont commencer à débouler, il va même falloir demander du renfort. Tu sais comment c’est?

Ganser acquiesça de la tête en reniflant.

— Tu sais si la scène a été piétinée avant votre arrivée?

— Ça va, on a été chanceux. La grand-mère cherchait son clebs ce matin. Comme il tardait à revenir après sa giclette matinale, elle est allée voir et…

— C’est ton binôme qui a pris sa déposition?

— Ça devait, oui, mais il ne comprenait rien de ce que racontait l’aïeule. Il a préféré faire la sécurisation du périmètre et il m’a laissé avec la vieille. Je vous jure que ce n’était pas facile. Elle parle avec un français aussi approximatif qu’un cornichon à qui on aurait appris la langue des pommes de terre dans un cours accéléré.

Ganser et Sykes échangèrent un bref coup d’œil.

— Tu parles la langue des cucurbitacées, toi? demanda le grand Noir à son partenaire.

— Parfaitement, mon concombre. Je suis juste un peu rouillé. Thierry, mon pickle, t’as d’autres comparaisons du genre en réserve?

— Je… heu…

— Laisse tomber la linguistique végétale et suis-nous sur place.

La cour extérieure de l’arrière-boutique était encombrée d’un monticule de boîtes de carton enchâssées les unes dans les autres. De gros sacs de vidanges, gonflés comme des papillotes, cernaient l’amoncellement de cartons à la manière d’un mur fortifié. Au fond de la cour exiguë et sale, une Ford Tempo, vieille de quelques années, reposait sur trois roues et un bloc de parpaing. Elle évoquait un gruyère en métal emballé dans une chape d’oxyde ferrique. Les deux inspecteurs soulevèrent le ruban jaune qui délimitait la scène de crime, se faufilèrent par dessous et s’immobilisèrent un instant.

— Ben quoi, Thierry, il est où ton buffet froid? demanda Sykes en levant les bras en l’air. (Pointant la Ford au bout du terrain.) Me dis pas que c’est pour le cadavre de cette bagnole qu’on nous a fait venir jusqu’ici?

— Jette un coup d’œil derrière la ruine rouillée, tu ne seras pas déçu du voyage, dit le sergent avec un petit rictus collé aux lèvres.

Les deux hommes s’avancèrent jusqu’à la voiture en prenant soin de ne poser le pied sur aucun indice éventuel. Sykes arriva le premier à l’extrémité gauche du pare-chocs arrière.

— Meeeerde!

— Oh putain! ponctua son partenaire. Mais c’est dégueulasse!

Le corps qui gisait par terre était nu, avait les pieds joints et les bras placés en croix. Son ventre était ouvert du diaphragme jusqu’au pubis. Un long boyau, apparemment une partie de ses intestins, entourait le cou du cadavre. Son assassin avait poussé l’horreur jusqu’à fabriquer un nœud de potence dans un simulacre d’exécution. Le bout qui dépassait du nœud s’étirait d’un bon mètre au-delà de la tête rasée et tatouée de la victime.

— Et moi qui pensais qu’on trouverait là qu’une andouille crevée par overdose, dit Ganser en se détournant du cadavre. Des yeux, il fouillait les alentours à la recherche d’une arme ou d’une piste.

— T’as vu l’allure du mec? fit remarquer Sykes. Il a autant de svastikas tatoués sur le corps qu’un sapin de Noël nazi a de boules à croix gammées.

— Jolie comparaison. Tu devrais donner des cours à notre distingué collègue. Eh, Thierry, tu sais si le coroner et les spécialistes en scènes de crimes s’en viennent?

— Ça devrait pas tarder.

— Bon, en attentant, nous on va prendre quelques clichés et filmer la scène. Sykes, mon Beau Blond, t’as pensé à prendre l’appareil photo avec toi?

Le grand Noir exhiba un appareil numérique qu’il tenait du bout des doigts par la courroie. Il le faisait se balancer dans le vide comme se balance un pendu au gibet.

” Quel humour! Bon, pendant que tu immortalises notre ami sur pixels, moi, je vais aller piquer une jasette à l’intérieur. L’aïeule doit bien y être encore.

Ganser marcha en direction du dépanneur.

” Tu sais s’il se vend du café quelque part autour? demanda Ganser au coéquipier du sergent, qui était planté dans l’embrasure de la porte.

— Pas la moindre idée, inspecteur. Là-dedans, dit-il en pointant la bâtisse du revers du pouce, la seule caféine que vous trouverez est en bouteilles de plastique.

— Pepsi, ouais… je sais, fit Ganser en reniflant.

Comme il posait la main sur la poignée de la porte, il entendit crier son nom.

— Détective Ganser, ne partez pas, ne partez pas tout de suite, j’arrive…

La voix aux intonations nasillardes était reconnaissable parmi mille. Jonathan Anderson, le coroner. Ganser tourna les yeux vers le ciel. “Voilà qu’arrive notre humoriste de service ”.

” Détective Ganser, détective Sykes, je m’excuse du retard, vous ne me croiriez jamais si je vous racontais ce qui m’est arrivé ce matin.

— Dis quand même, avec toi on ne sait jamais, grimaça Ganser.

— Un chat! Ouais, un gros chat s’est planqué sous le capot de ma voiture durant la nuit. Les nuits sont plus fraîches ces temps-ci et…

— Et un chat s’est planqué sous le capot, tu viens de le dire, l’interrompit Ganser. Viens-en à la conclusion qu’on passe à autre chose.

— Non, c’est pas ce que vous pensez, il ne s’est pas coincé les pattes dans une courroie. En fait, le chat est une chatte, celle de ma voisine, elle l’attache toujours à l’extérieur avec une corde. Mais ce matin, cette foutue peste a réussi, j’ignore comment, à se détacher pour aller se réfugier…

— Sous le capot, poursuivit Ganser en tournant les yeux au ciel. Écoute, on a un client qui refroidit juste là et…

— Je vous en prie, laissez-moi terminer…

— Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre de la chatte de ta voisine, nous, gronda Sykes en s’approchant du coroner.

— La chatte de ma voisine? répéta Anderson pensif. Hum, ça pourrait faire un sketch intéressant…

— Viens jeter un coup d’œil par ici. Tu nous relateras tes fantasmes une autre fois.

— Oh! Oh! s’exclama Anderson, en repérant la victime. Excellente mise en scène.

— C’est aussi ce qu’on se disait, Sepp et moi.

— Apparemment, c’est pas un suicide… les pros de la scène de crime sont passés?

Ganser et Sykes hochèrent négativement la tête.

” Hum… j’hésite un peu à planter mon thermomètre là-dedans. Mais il faut quand même que je sache vers quelle heure on lui a fait ça. Déjà que les nuits sont fraîches, s’il faut encore perdre du temps à les attendre. Je ne voudrais pas qu’on m’accuse encore une fois d’avoir contaminé une scène de crime. Vous les attendez pour bientôt?

— Sais pas. Mais si tu enfiles ça, ça va passer.

D’une poche, Ganser extirpa une paire de chaussons emballés d’un sac de plastique.

” Mets ça par-dessus tes chaussures. Je les ai chipés à l’équipe qu’on attend. Comme ça, personne ne pourra te critiquer.

Quelques secondes plus tard, les pieds chaussés des pantoufles spéciales et les mains gantées de latex chirurgical, Anderson alla insérer son thermomètre dans le cadavre.

— Nous on te laisse là-dessus, Jonathan, dit Ganser en pointant la porte arrière du dépanneur. Sykes et moi avons des déclarations à prendre à l’intérieur. T’as pris toutes les photos, Beau Blond?

Le grand Noir hocha la tête et emboîta le pas à son partenaire.

” Une bouteille de caféine gazeuse, ça te dirait?

— Si tôt le matin? Pouah, jamais de la vie…

Notification Légale