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La Konvention Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5

   Le regard de l’homme exprimait une panique viscérale. Il était en sueur. Son nez était fracturé et du sang coulait d’une multitude d’escarres sur son visage. Il courait dans un corridor apparemment sans fin. Soudain, il trébucha et s’étendit de tout son long par terre. Comme il se redressait, une paire de bras velus traversèrent le mur sur sa droite. Une main énorme le saisit par l’épaule pour le tirer vers la brèche. L’homme hurla. Un cri aigu comme celui d’une femme. Avec un bruit de voiture percutant un camion, la créature aux bras velus finit d’enfoncer le mur de gypse et émergea en gros plan dans une scène auréolée de poussière. Son visage était celui d’un démon…

Le beeper vibra à sa ceinture. Ganser l’attrapa d’un geste vif. Il reconnut le numéro sur l’afficheur.

— Chérie, chuchota-t-il à l’oreille de sa femme, je dois y aller : une urgence. Finis d’écouter le film. T’as le double des clefs, je te laisse la voiture. Je rappelle Sykes, il va venir me prendre.

— Sepp, crois-tu qu’un jour on pourra profiter d’un film au complet, sans qu’on vienne nous interrompre?

— Je t’ai promis que je prendrais ma retraite un jour. Je tiendrai parole, dit-il en l’embrassant près de l’oreille. Il quitta la salle et fila aux toilettes. Dix minutes plus tard, la Charger de service se garait devant le cinéma.

— Pourquoi tardes-tu toujours autant avant de me rappeler, Sepp?

— Salut à toi aussi Beau Blond…

— Ouais… bon, salut ! Mais…

— J’ignore comment tu t’y prends, mais t’es pénible. Chaque fois que je vais au cinéma avec ma femme, tu m’inventes une urgence. Chaque fois que je quitte le cinéma en catastrophe, je m’offre un arrêt pipi aux toilettes.

— C’est un rituel?

— Qu’est-ce que ça peut te foutre? Allez, file qu’on en finisse, dit Ganser.

— Eh… j’ai beau êtwe black, missié, je suis pas votwe chauffeuw, moi! parodia Sykes en escamotant les “ R ”.

Ganser répondit en pointant un index sur le pare-brise. Sykes esquissa un sourire et écrasa l’accélérateur.

Le lieu de leur destination était un motel qui répondait en tous points aux normes rigoureuses établies pour décrire un établissement miteux. Un véritable cliché de polar, avec un panneau en néons, dont la plupart des segments étaient brûlés. Le chiffre quatre clignotait comme un œil papillotant près d’un palmier éteint. Deux véhicules de patrouille étaient garés devant le lieu de passe. À l’intérieur, un policier ergotait avec un tenancier relativement coopératif.

— Comme j’ai déjà expliqué à votre collègue et comme je vais sûrement le répéter à votre supérieur qui arrive derrière vous, dit le tenancier en donnant un coup de menton dans le vide, on loue à l’heure ici. Le client a loué pour trois heures. Comme le délai était expiré depuis quinze minutes et qu’il réapparaissait pas, je suis monté à l’étage lui rappeler que c’est pas la soupe populaire, ici.

— Vous avez frappé? intervint Sykes, en exhibant sa plaque.

— Le gars? Eh… c’est pas le Ritz, ici, mais on cogne quand même pas sur nos clients pour quinze min…

— À la porte? interrompit Ganser, en exhibant sa propre plaque. Vous avez frappé à la porte ou vous êtes entré dans la chambre comme une charge de cavalerie?

— Ah… heu… ben, j’ai frappé avant. J’ai attendu une réponse, dit l’homme en se frottant le menton d’un pouce dubitatif, après j’ai ouvert avec mon passe. Mais j’ai touché à rien, j’vous le jure, s’exclama-t-il en levant les mains en l’air. Je gagne honnêtement ma vie, je tiens pas à ce qu’on me…

— Écoute, ducon, mon collègue cherche pas à te piéger. Il veut juste rattacher le fil des événements. Réponds en faisant semblant d’avoir le quotient d’un rat de laboratoire, et tout va tourner comme sur des roulettes, fit-il en lui piquant un clin d’œil.

Le regard du tenancier s’assombrit.

” C’est parce que je suis un black que tu me fais cette tête? s’enquit Sykes en fronçant le regard pour se donner un air intimidant.

— Non… non pas du tout, les blacks me rapportent autant de fric que les autres, je fais pas de ségrégation sur la couleur du porte-monnaie, moi, dit-il en tournant le regard vers Ganser qui se mouchait en silence. C’est comme ça que ça s’est passé. J’ai frappé à la porte et j’ai attendu une réponse. Comme j’entendais rien de l’autre côté, j’ai ouvert. Quand j’ai vu… (le tenancier marqua une hésitation) j-je j’ai presque déboulé les trois escaliers pour venir faire le 911.

— Quelqu’un d’autre est entré après ce client? s’informa Ganser en fourrant son kleenex dans une poche.

L’homme fit mine de réfléchir une seconde. Il se pencha au-dessus du comptoir et fixa Ganser droit dans les yeux. D’une voix un peu rauque, il rétorqua :

— C’t’un motel de passe que j’opère, m’sieur le détective. Le prince Charles ou l’arrière-petit-fils de Jack l’Éventreur pourrait venir me louer un pieu pour une heure que je n’en ferais pas de cas. Si ça s’adonne, François 1er est passé la semaine dernière et je l’ai pas reconnu.

— Menez-nous à la chambre, intima Sykes.

— Un de vos collègues vous y a précédé.

Interloqués, les deux détectives s’entre-regardèrent.

— Je crois qu’il parle du coroner, précisa l’agent en uniforme près d’eux.

— Des fois, je me dis que j’aurais dû faire des études et choisir un métier comme Sheryl, dit Ganser en s’élançant dans l’escalier dont les bords de marches étaient rondis par l’usure.

Sykes était sur ses talons.

— Elle fait quoi encore, ta femme? Ça ne me rentre jamais dans le crâne son travail.

— Casting, Beau Blond, elle fait du casting.

— Ah ouais, c’est vrai… Eh! Si jamais tu l’entends dire qu’elle cherche un remplaçant pour cet incapable de Samuel L. Jackson, dis-lui que je le remplace au vol, ricana le grand Noir.

— C’est ça, cause toujours, renifla Ganser en attrapant le bout de la rampe. Redressant la tête, il vit le troisième palier.

L’agent qui faisait le pied de grue près de la seule porte ouverte à l’étage leur fit un signe de la main. Ganser et Sykes répondirent d’un geste économe, puis entrèrent. Appuyé au chambranle intérieur, un homme, l’air désinvolte, semblait les attendre. C’est là qu’une odeur leur sauta au nez. Un mélange de transpiration et de désespoir amalgamés à une puanteur indéfinissable.

— Anderson… Qu’est-ce que tu fais là? demandèrent en chœur les deux arrivants.

— Moi? Ben… je suis le coroner, me semble que c’est limpide! Cessez de me fixer comme des morues échouées, les gars, et regardez-moi ce spectacle. Attention au vomi par terre….

— Pouah… ça vient de la victime?

— Plutôt le gars d’en bas… il ne vous l’a pas dit?

— Il ne s’en est pas vanté, non. Pousse-toi, qu’on regarde à l’intérieur, nous aussi, intima Sykes. Oh pute… Sepp, viens voir ça!

La victime, un homme de race blanche, reposait allongée et nue sur un matelas sans drap. Ses bras placés le long de son corps lui donnaient un air faussement décontracté. Sa peau grise contrastait avec le rouge brunâtre du sang partiellement séché qui imbibait le matelas sous lui, et sur les murs autour. Ses yeux étaient fermés. Dans les circonstances, cela n’avait rien de naturel. Détail insolite, sur son ventre on avait posé un napperon de papier. À la vue du napperon, le regard de Ganser dévia vers une potiche en terre cuite. Elle était placée à la gauche du lit. Un curieux bout de ruban était noué autour du col du récipient.

Ruban?

— Mais qu’est-ce que c’est que ça? On dirait…

— Un tronçon d’intestin, compléta Anderson. Belle mise en scène, n’est-ce pas?

— Pouah… qu’est-ce que ça veut dire, cette comédie? réagit Sykes.

— Aucune idée, rétorqua Anderson en haussant les épaules, suis pas détective, moi. J’ai quand même une devinette pour vous : ce joli pot de chambre, vous devinez ce qu’il contient?

Ganser et Sykes secouèrent la tête.

— Les organes de la victime. Et si vous soulevez ce pudique petit napperon déposé sur le ventre, vous découvrirez l’écoutille par laquelle le tueur a fait passer le matériel de tuyauterie de notre… euh… de sa victime en fait.

Un bref instant, le silence fut total. Anderson y mit fin en claquant sa langue au palais.

” Ne m’en tenez pas rigueur, les gars, mais maintenant que vous êtes là, je vais retourner à mon frigo. J’ai plein de boulot en salle d’autopsie. Vous savez, votre cas d’hier, je n’ai pas encore fini avec…

— Est-ce qu’il t’a révélé quelque chose à date? demanda Ganser.

— Hmmm… outre le fait qu’il a été tué entre six et huit heures avant qu’on le découvre, que ses blessures sont post mortem et qu’on l’a vidé de son sang ailleurs qu’à l’endroit où on l’a découvert, pas grand-chose, non. La méthode est excellente.

À ces mots, Sykes se retourna, les yeux écarquillés.

” Fais pas cette tête, Sykes. Ce que je veux dire c’est que, d’après le manuel du parfait psychopathe, il est suggéré de profaner le cadavre ailleurs qu’à l’endroit où on s’en débarrasse. Tu éventrerais un chevreuil sur un stationnement public, toi?

— Pas con ce qu’il avance là, le Petit!

— Je suis pas petit, Sykes. C’est toi qui es trop grand. Ne me fais pas le jeu de la compensation.

— Peu importe, trancha Ganser. Du moment que tu nous trouves du gras à mettre autour de l’os. Et puis, comme c’est toi qui prospectes dans les débris humains, je peux te demander de rester attentif aux détails? Si deux meurtres en deux jours n’ont rien de surprenant dans cette putain de ville, deux mises en scène l’une à la suite de l’autre, ça, ça demeure inquiétant.

Se retournant vers le cadavre, il ajouta :

” On dirait l’œuvre d’un tueur en série. Pourtant, d’habitude ces malades préfèrent de loin les femmes et les enfants. Ce sont surtout les pulsions sexuelles qui les animent. Ça va te sembler dégoûtant, mais… le pro-nazi, tu as vérifié si…?

— Si on l’a agressé sexuellement? grimaça Anderson en frissonnant. J’avais pas pensé à ça. Ça semble invraisemblable, mais toutes les hypothèses sont à vérifier.

Ganser se frotta les yeux et secoua la tête, l’air ennuyé.

— Au moins on n’a pas là une gamine de dix-sept ans en pièces détachées.

— Ouais, heureusement, soutint Sykes, parce que le rigolo d’en bas derrière le comptoir s’en serait pas tiré sans casse.

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